02/06/2004

le billet (extrait d'un récit trop long à raconter)

Je me suis approché de la petite maison en pierre. Le numéro sept était une petite bâtisse, un petit corps de ferme.

Je me suis approché de la porte, il y avait un papier punaisé sur le bois. Je l'ai examiné, il était effacé par le temps. Il me semblait qu'il devait y avoir des années qu'il y était accroché. Le papier était jauni, comme bouilli par la pluie et le soleil que le temps mélange. Quand à la punaise, elle avait laissé un fin filet de rouille s'écouler sur le papier. J'étais surpris. Toute la maisonnette semblait ordonnée, arrangée, comme un bateau. L'espace y étant réduit, tout semblait à sa place. Les parterres suivaient avec rigueur, la frontière qu'on leur avait impartie. Cela n'a l'air de rien, mais quand un jardin a cet agencement, cela suppose une rigueur dans le travail, dans le labeur. Ce papier m'intriguait, cette petite trace blanchâtre trahissait une symbolique qui m'échappait. Je frappai à la porte. Si j'étais venu jusqu'ici, ce n'était quand même pas pour examiner la propriété...

C'est Simon qui m'a ouvert. Je ne le connaissais pas, mais c'est ainsi qu'il s'est présenté à moi. Son épouse était occupée dans la cuisine, elle nous rejoindrait plus tard. De toute façon, c'est lui que je devais rencontrer. Il me fit asseoir dans le salon où j'ai commencé à lui poser mes questions.

[...]

Quand nous eûmes fini de prendre cette troisième tasse de café, je leur demandai d'accepter que je prenne congé. J'avais matière à réflexions. Ils me prièrent de les contacter si je voulais encore la moindre précision, cela leur faisait du bien de raconter ce qui s'était passé il y a soixante ans... Je leur promis de revenir mais pour discuter, cette fois de l'après. Sur ce qui c'était passé après. Je me suis arrêté sur le seuil, Simon tenait la porte grande ouverte, mon regard, s'est posé à nouveau sur ce petit bout de papier. Mes yeux ne s'y sont arrêtés qu'une fraction de seconde, et cela suffit pour déclencher une chose étrange: dans un silence, ils se sont échangés un regard d'une grande complicité, puis ont souri, un peu gêné. J'ai hésité, un instant assez bref, je dois l'avouer, la curiosité étant trop forte, et je leur ai demandé ce que ce petit bout de papier signifiait. Simon m'a regardé et puis m'a raconté:

"Il y a plus d'une vingtaine d'années, Sofia m'a quitté. Cela faisait cinq ans que nous nous étions rencontrés. J'étais sans dessus dessous. Elle est partie car nous ne savions, à l'époque, parler du passé. Un soir, après avoir longuement réfléchi devant mon bureau, je me suis rendu compte que je ne pourrais de toute façon rien y changer. Que c'était ainsi. Que je devais respecter son choix, sa décision. J'ai pris un morceau de bristol et j'ai écris quelques mots. J'ai ensuite disposé ce bristol à l'endroit que vous fixez actuellement, juste là. Il s'agit d'ailleurs toujours du même papier, du bon papier, papeterie anglaise, il est passé par toutes les saisons, vous savez. J'ai mis ce billet, sur la porte, parce que c'était la seule chose qui était en mon pouvoir. Le temps a passé, le papier s'est effrité, l'encre s'est estompée, mais je veillais que ce qui y était écrit soit toujours lisible.

Puis, un jour, quelques années plus tard, quelqu'un a frappé à la porte. J'ai ouvert et Sofia se tenait devant moi. Elle tenait une minuscule valise à la main. Nous nous sommes regardés et nous ne nous sommes jamais plus quittés. Je sais ce que vous allez me demandez: ce que j'avais inscrit sur le billet... "

Il me fixait souriant, confiant, alors, Sofia, qui s'était tue, se mit à réciter:

"Si je ne pense à toi, ma vie est plus facile, plus simple, mais elle me semble si terne, si vide, moins belle et sans vie... Je ne puis me résoudre dès lors à t'oublier... Je dépose ce billet sur cette porte, je ne peux aller te chercher là où tu t'en es allée. Je puis juste t'aider, si tu passes par ici, à ne point t'enfuir, à ne point repartir... Je peux juste par ces mots, te tendre les bras, t'offrir le peu de courage qu'il pourrait te manquer arrivée au pied de notre bonheur. Sofia, je suis là."

Tout en prenant Sofia par la taille, ce qui je vous l'avoue, pour un couple de plus de septante ans reste toujours assez émouvant, Simon enchaînat:

"Aujourd'hui, l'encre s'est effacée. Mais ces mots sont restés dans nos coeurs, il ne nous est plus nécessaire de les lire ou les relire. Nous ne laissons ce papier s'abîmer au fil du temps, que parce qu'il nous rappelle que dans la vie, l'impossible nous est permis... c'est le pense bête de notre bonheur."



sous influence musicale
Lady and Bird, EMI France (dans une certaine mesure, à rapprocher du fameux groupe Air)

09:44 Écrit par jibi | Lien permanent | Commentaires (13) |  Facebook |