30/04/2004

réunion de famille






- fiction -

Très chère cousine,

Je regarde cette photographie hors du temps. J’étais présent et pourtant, j'étais absent.
J'étais absent du cadre et des propos. Je me sentais bien loin de vous, de vos conversations. J'étais si loin, si en dehors, si hors champ que je n'ai pas vu ton regard qui me fixait. C’est curieux, tu étais bien le sujet, et pourtant, à l’époque, je ne t’ai pas aperçue me regardant, me fixant (oserai-je le… « me médusant » ?).
C'est étrange. Cela n'a l'air de rien, mais la mémoire du négatif s'est développée. Et le positif que j'en tire à présent, c'est de lire et d'écrire sur l'effet qu'a eu sur moi, une quarantaine d’années après, ton visage flou et rayonnant.
Ma mémoire à ses défauts, tu sais. Je prends grand soin de ces petites imperfections, elles me sauvent en bien des instants. Pas plus tard que la semaine dernière, quand, Annie m'a demandé si je l'aimais, je lui ai répondu que je ne savais plus. De la surprise est né un éclat de rire, un fragment d'instantanéité mémorielle intense, un contraste à faire pâlir un cinéaste. Imagine : un visage traversant les stigmates émouvants de la surprise [ma réponse], de la colère [ce qu'elle véhiculait], de la connaissance [de mon humour] et de la joie [de d'en sentir plus encore aimée]. Une fraction de seconde, et cependant, mon regard avait tout capté, tout assimilé, tout classé. Ce fut un moment fort et pourtant...
Et pourtant, quand j'ai retrouvé ce petit morceau de négatif coincé entre l'agrandisseur de papa et la table en bois (celle qui porte encore les initiales que tu avais gravée avec le petit couteau d’écailles dont tu ne te séparais, au fait, l’as-tu encore ?), je me suis interrogé sur sa présence. Ou plutôt, je me suis interrogé sur son absence. Durant toutes ces années, ce fragment de temps s’est éclipsé de mon histoire pour ressurgir, il y a de cela quelques heures. Je pourrais croire qu'il se trouvait là depuis plus de quarante ans. Ne vas pas croire que le labo n'a jamais été nettoyé depuis, non, que du contraire, le labo est chez moi, à présent, depuis la mort de mon père, et c'est, précisément, cela le plus troublant: comment ce petit morceaux de celluloïd s'est-il logé chez moi? Papa n'avait pas l'habitude de couper les négatifs et retrouver ce cliché qui, sous cette forme ne me disait rien m'a perturbé. Pas un temps suffisant pour modifier le temps d'exposition de mes planches contacts, mais suffisamment pour brûler l'un ou l'autre bout d'essai. Je suis sorti examiner le morceau d'instant à la lumière. Il était dans un état piteux (la qualité du cliché que je t’en reproduis ici, à nécessité, me croiras-tu un grand effort de concentration, d’équilibrisme et la substance mémorisée des astuces paternellement acquises). Je l'ai placé dans l'agrandisseur et comme un flash, le souvenir m'est apparu. Il s'est focalisé en une bouffée d'émotions. Je ne me souviens plus très bien des circonstances. Il s’agit du mariage de Lili et de Michel, mais je n'ai aucune certitude, je pourrais peut-être vérifier dans les caisses de négatif qui traînent au dépôt, mais l'important n'est pas là, l’important se trouve à présent dans ce qui fut ramené à la surface.
Ce jour là.
Ce jour là, je devais avoir six ou sept ans. J'ai pris l'appareil photographique de l'oncle Georges qui était déposé sur la table. Il devait s'agir d'un Contax w/ Sonnar 50mm f1.5, si je me souviens bien, mais les sursauts de ma mémoire peuvent expliqué les soubresauts de sa fiabilité en ce qui concerne mon expertise technique. Ce que j’ai fait était mal, je le sais : on ne prend jamais l'appareil d'un autre si l'on n'y est pas invité. Pourtant, en toute innocence (j'emplois ce mot, avec un brin de cynisme, je savais très bien à l'époque, malgré mon jeune âge, ce que je faisais), je me suis emparé du fameux boîtier. Il était lourd. Il en a fait les frais une première fois quand il s'est échappé de ma main pour partir à la rencontre du sol sans aucune légèreté, crois-moi sur parole. Personne n'a rien vu. Il faut dire qu'avant de commettre mon menu larcin, j'avais pris soin d'attendre que vous soyez tous à l'extérieur. Vous étiez parti accueillir Tante Jane, "la vieille à la bosse" comme nous l'appelions en son absence. J'ai ramassé, l'appareil, toujours entier: lourd rimait encore, en ce temps là, avec solidité. Solidité qui sous ma sollicitation fut cependant soumise à bien des épreuves (si je puis dire), quand je le laissai tomber une deuxième fois : je l'avais glissé sous ma chemise pour sortir, j'étais passé inaperçu dans la cour et je m'étais disposé derrière les automobiles et c’est à cet endroit qu’il percuta dans un bruit de carrosserie froissée les pavés de pierre. Quand je l'ai ramassé, il faisait un drôle de bruit, une sorte de tintement métallique, un cliquetis que je n'avais pas encore remarqué mais, il est vrai, c'était la première fois que je m'en servais. Je n'ai pas trop pris la peine de réfléchir et le reste de ce qui suit se déroula en quelques minutes : accroupis, j'ai amorcé l'appareil, j'ai entendu, à cet instant, l'oncle Georges appelé son épouse, tante Thérèse, pour lui demander où elle avait fourré sa caméra. A cet instant, je me suis relevé de derrière la voiture, j'ai pris une photo, juste une, LA photo, cette photographie. Puis quand l'oncle Georges à crié mon nom, j'ai sursauté, et j’ai lâché le Contax des mains, qui lui même, malgré la solidité dont il m'avait, jusque là, témoigné, s'est cassé à hauteur de l'objectif. L'oncle Georges était déjà derrière moi, il fulminait, et papa a eu du mal à le calmer, je crois d'ailleurs que sans tante Thérèse, il n'y serait jamais parvenu.
L'appareil était foutu. C'est en ces mots que l'on me l'a annoncé. J'ai passé le reste de la journée dans la petite chambre de bonne.
A l'époque, papa ne gagnait pas beaucoup d'argent, et je sais qu'il a remboursé, mois par mois, l'appareil à l'oncle Georges. Je crois que, dans le fond, mon père était content. C'est curieux de dire cela, mais l'oncle Georges gagnait très bien sa vie, et il fallait toujours qu'il épate tout le monde. Vois-tu, mon père était déjà le fou de photographie que tu connaissais. Il économisait sur ces dépenses pour pouvoir s'adonner à sa passion. Georges, lui, n'y connaissait rien, mais il fallait chaque fois qu'il achète le matériel dont mon père ne pouvait que rêver. Je me souviens, quand j'ai pris l'appareil sur la table, il y avait le boîtier de mon père à côté. Je connaissais sa valeur, la valeur de l'étincelle que mon père possédait au creux de son regard après chaque photographie qu'il capturait. J'aurais pu prendre celui là, je savais m'en servir et le manipuler, mais j'avais peur de voler les parcelles de fractions de secondes que mon père parvenait, si fidèlement, à capter sur pellicule. Je crois que c'est ce qui a poussé mon choix. Mon père ne m'a plus jamais parlé de cet appareil et l'existence de cette histoire si elle n'était oublié avait néanmoins estompé le mobile de mon méfait. Le mobile qui, après toutes ces années, aurait pu se dissiper si cette petite protubérance de celluloïd débordante n’avait point attiré mon attention. Je ne sais toujours pas comment le négatif m’est parvenu. Il doit s’agir de la seule photographie qui fut prise, par mes soins et par cet appareil, ce jour là. Cette photo revêt d’un caractère unique. Unique dans son sujet, dans son histoire, dans son passif, que seul, je pouvais connaître. Cette photo est rescapée du temps. Elle témoigne d’un bref instant, d’une sensation, d’une perception construite et imagée par mon âme d’enfant. Elle est floue, mal éclairée, et pour bon nombre, qualifiée de ratée… Pour moi, elle est entière, articulée et la seule dont l’histoire m’apparaît, à ce jour, aussi clairement. Le mobile est là, au fond de ton regard, Josephine.
Je voulais prendre une photographie de toi, ce jour là. Toi seule qui m’as vu maîtriser l'Instant du Temps, comme tu peux voir. Toi, ma cousine de dix ans mon aînée. Toi qui me chamaillait mais qui de ses yeux et de son sourire parvenait à me laisser entrevoir le bonheur de ce que j'ignorais encore mais que je tentais, je le découvre maintenant, d’esquisser, par une photographie, les traits : le bonheur d'aimer.
Aujourd’hui, ces pensées me reviennent, il aura fallu quarante ans pour que je les rassemble et te les pose sur ce billet. Quarante ans, le temps d’un soupir de Monde, le temps d’une vie afin, qu’à travers le prisme de jadis, renaisse l’éclat de ma candeur d’antan… Merci à toi, pour ce sourire offert, merci à toi pour ce que tu auras, inconsciemment fait renaître aujourd’hui, il y a de cela, quarante ans.



Sous influence musicale
mokira, album, typerecords.com

17:58 Écrit par jibi | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

08/04/2004

Qui a dit chaotique?
























Dérapage.
J'aime bien sentir mon esprit se mettre en travers, sentir l'effluve des pensées s'échauffer, odeur de caoutchouc brûlé, et s'évaporer en mes songes étoilés.
Imaginez...
Imaginez le parcours de l'infime perception sensoriel en vagabondage illicite au sein de mon cortex.
En général, cela part d'une chose simple, cela se poursuit en bondissant de songes en songes au gré d’influx électriquement éclectiques à travers un tissu neuronal pour emboutir un paradoxe, une pensée cachée, voilée, voire oubliée. L'intensité de la mise en abîme me donne, en particulier, l'immense satisfaction du vertige, le bonheur précis de ces moments où tout peut choir, où ma présence, insignifiante, ne m'est plus que d'un équilibre instable glissant en un grisant arrêt du temps.
Parfois, je vous le concède, il ne s'agit que d'un acte volontaire, parfois cependant, au gré du flot, je me laisse voguer, n'ayant pour seule volonté que celle du naufragé dans un tumulte de propos, laissant au seul soin spirituel, la joie de rassembler le discours décousu qui s'échafaude sur l'absence, béate et impertinente, de ma conscience.
En guise d'expérience et d'exemple, je parlerai du bonheur que me prodigue quotidiennement la pensée automatique. Je m'offre, en effet, le luxe du laisser aller pensif: bonheur que de laisser une pensée batifoler en nos mémoires, lui insuffler l'espace et la place pour virevolter et se poser où bon lui semble. Tout est question de cheminement. En effet, l'art du bonheur réside dans l’exploration même du lien qui tisse et assemble ces événements éparpillés restant, sans son appui, d'une nature totalement étrangère...
J'en vois deux ou trois qui ne suivent pas. Je vous sens un peu perdu dans vos réflexions et c'est justement de ces égarements dont vous pouvez témoigner: A quoi pensiez-vous? Quel mot vous a fait perdre le fil? Et vers quelle particule pensive vous a-t-il emmené? Enfin, quel lien, mis à part vous, de toute évidence, a permis de les rassembler?
Nous nageons en pleine expérience unique, celle d'une prémisse aux pensées multiples...


sous influence picturale
Stephan Hoenerlooh "Entwurf zu: At the Right Side close to the Picture: Il Tempietto", découvert dans le cadre de l'exposition Art Bruxelles 2004

17:28 Écrit par jibi | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |