20/03/2004

violon

Quand j’étais enfant, âgé de six ou sept ans (peu importe), mes parents m’interrogèrent sur mes envies de pratiquer un instrument de musique. Ma sœur, de trois ans mon aînée, allait, c’est un fait, débuter des cours de solfège et de harpe et mes parents ne voulaient, je présume, me léser.
La question, si elle me surprit ne resta pas sans réponse. Je déclarai avec une promptitude qui m’étonne encore aujourd’hui, « du violon ». Mes parents qui s’attendaient sans doute à un brin de réflexion de ma part furent relativement surpris (mais peut-être heureux, sur l’instant, que je n’ai décidé le trombone ou le piano).
Avec un peu de recul (après plus de vingt ans, je pense que je puis, en toute aisance parler de recul), je m’interroge sur ce choix. Je ne me souviens pas être resté médusé par l’un ou l’autre joueur de violon (André Rieu, si je puis me permettre cette parenthèse résolument habile, n’existait pas encore à l’échelle qu’on lui connaît), et les seuls souvenirs classiquement musicaux que je me souvienne avoir vécu précédemment cette décision, furent les heures passées, le casque phonique de mon père posé sur le crâne, sans rien dire, sans rien faire, juste assis face à une vieille table en bois foncée et cirée, dont les nervures se dessinent encore en ma mémoire…
Je me souviens être resté ainsi, durant de longues heures. Mon père fut d’abord surpris, de me voir dans ce statisme attentif, puis il me laissa, venant de temps en temps jeter un œil sur son fiston. Je crois que j’étais fasciné par plusieurs choses, la musique certainement (pour le programme dont je ne me souviens, je devrai vous demander un brin d’indulgence ou de vous référer aux check-list de « Musique Trois » des dimanches matins, aux alentours de janvier 1980), mais également par la confiance, je pense, que l’on m’accordait à me laisser écouter ces sons si différents, si en dehors, si étranger à ce que j’avais l’habitude d’entendre. Je crois que j’avais une certaine fierté à pénétrer le monde des grands.
Mes parents ne tardèrent pas à m’emmener chez un « luthier » (j’use et abuse des guillemets : je crains particulièrement que ce mot ne: soit foncièrement justifié, je doute que cet homme, que nous allâmes trouver, ait, un jour, un seul, touché un violon à un quelconque moment de sa fabrication… cependant, je trouve ce terme particulièrement plaisant et je m’en voudrais de ne point me permettre de l’utiliser en cette circonstance). Cet homme donc (n’abusons pas non plus du vocable tant aimé), me vendit ce qui allait me faire découvrir le monde merveilleux de la musique jouée…
Il y a quelques temps, j’ai ressorti le violon de son étui, il m’a semblé si petit, si fragile. J’ai pressé les cordes, j’ai tenté de l’accorder un peu (je dois vous avouer que ce fut vain, je n’y suis d’ailleurs jamais parvenu). J’ai pris l’archet, je l’ai enduit de colophane : j’ai retrouvé le geste. J’ai examiné l’instrument, qui malgré le temps ne me semblait en rien différent, je l’ai coincé entre mon épaule et mon menton, puis, délicatement, j’ai posé l’archet sur les cordes.
Dans le silence, j’ai fermé les yeux et j’ai laissé glissé ma main…
Rien n’a changé depuis le temps, le son, qui en émanât, me glaçât le sang, toutes les images me sont remontées vives et poignantes du creux de mes entrailles: le crissement, le visage de ma sœur qui se crispait quand je jouais, les mains qui, par réflexe, se posaient prestement sur les oreilles...
A chaque fois que je saisis mon violon, j’en arrive toujours au même résultat, cette sensation de ne pas le faire chanter, mais de le faire crier. Je crois que je dois être une des rares personnes qui prend cet instrument pour le plaisir de se rappeler la souffrance de ce cri, de ces instants qui m’ont fait découvrir ce qu’il y a de vraiment magique à écouter un véritable joueur de violon.



Sous influence musicale
Air, « Talkie Walkie », EMI Music France

19:28 Écrit par jibi | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

Commentaires

j'aime toujours te lire. Il ya des mots qui font "rêver"...

Écrit par : J | 26/03/2004

ma petite madeleine en forme de violon Ton histoire me rappelle le drame de ma petite soeur:
Elle avait huit ans, des tresses et une candeur bien dissimulée.
Elle rêvait de violon. Mes parents se mirent à rêver aussi.
Ils l'inscrivirent au Conservatoire de Musique flamand.
A Bruxelles, oui; Ma soeur parlait français.
Elle eut en tout et pour tout deux leçons avec une dame. La seule chose que ma soeur ait apprise lors de ses leçons de violon est : "rust!"
En vérité, mes parents voulaient faire d'une pierre deux coups en l'inscrivant au cours de violon dans une langue étrangère.
Elle en a gardé un goût amer... et n'a plus jamais caressé l'archet de l'instrument.

Écrit par : Hercule | 26/03/2004

en passant agréablement surprise de trouver un texte
tu as délaissé ce blog
j'aime la manière de raconter
et j'ai plaisir à lire

Écrit par : francine | 30/03/2004

surprise.. en passant à l'improviste de te relire.
merci jibi...

Écrit par : petrouchka | 08/04/2004

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