04/01/2004

Yvon B.

Quand j'étais à l'école primaire, j'aimais beaucoup courir. Enfin, je crois. Après une absence de quelques jours, pour une raison qui reste floue et mystérieuse, je me retrouve au cours de gymnastique où j'apprends qu'il est trop tard pour s'inscrire au cross provincial qui se déroulera le mois suivant. J'insiste un peu, du haut de mes huit ou neuf ans, mais rien n'y fait, les papiers ont été renvoyés durant mon absence. J'abandonne l'idée de me distinguer par mon unique présence à cette course (loin de moi le souhait de prétendre à une quelconque classification) et la vie reprend son cours.

Trois jours avant la date du "championnat", mon professeur d'éducation physique m'interpelle et me demande si je suis toujours intéressé par la course de Namur, il y a un élève d'une autre école qui ne pourra y participer, je puis prendre sa place, si cela m'intéresse. J'accepte.

Le mercredi après-midi, mes parents me conduisent à Namur, je retrouve les autres élèves autour du professeur. Il distribue les dossards. Il me tend le mien, me fait un clin d'œil, il est numéroté du chiffre six cent nonante et quelque chose, et un nom est écrit en grand: Yvon B.. Je suis surpris. On m'explique que je courrai sous le nom de l'élève absent, que je ne dois rien dire. Je comprends: aujourd'hui, pour quelques heures, je serai Yvon B.. Cela m'amuse, je croise des gens qui ne me connaissent, ils lisent mon nouveau nom sur mon ventre et dans mon dos. Un commissaire m'interpelle par ce prénom (je ne réagis d'ailleurs pas de suite, il me faut un peu de temps pour m'habituer...). J'arrive à la ligne de départ. Il faut d'abord faire le tour du terrain en marchant, "pour repérer les lieux" selon un des organisateurs. Mon scepticisme est déjà présent: pour qui nous prennent-ils? Nous avons à peine une dizaine d'années, pensent-ils vraiment que nous allons jouer les stratèges? Je souris de cette "adultisation" facile et puérilement navrante. Sur la ligne de départ, je retrouve des amis étant à l'école de l'autre, Bertrand, notamment, qui réagit très vite. Je lui explique. Je lui demande si il connaît Yvon B., il me répond qu'il est en classe avec lui, que c'est un chouette gars, qu'il s'entend bien avec lui, mais que je lui ressemble pas du tout. Ce sur quoi, je lui réponds qu'ils auraient pu faire un effort, que je me plaindrai de cette imposture, je veux bien jouer les doublures mais de grâce, que les acteurs principaux prennent la peine de ressembler à leur image, il faut que chacun y mette du sien. Nous rions beaucoup. Le départ est donné. Je n'arrive pas dernier et ce malgré tous mes efforts. Le nom d'Yvon B. sera affiché dans le journal régional à mi-chemin entre le premier et le dernier, je pense.

Deux ans plus tard, je change d'école. Je vais dans l'école d'Yvon B. que je ne connais d'ailleurs toujours pas. Là, j'apprends qu'il a changé d'école également. Je l'oublie.

Après quelques années, je me retrouve dans une compétition d'athlétisme. Je n'y suis pas de mon plein gré, je dois avoir dix-sept ans. A l'époque, je profitais de ce genre d'événements pour transgresser quelques règles, préférant remplacer l'eau désaltérante de mes bouteilles, par de la vodka, également incolore mais bien plus grisante, ce qui avait, sur mon "1500 mètres", la capacité de me propulser avec une extrême facilité vers la dernière place tant convoitée... Cette place magique où on ne vous demande plus rien, on est juste content que cela s'arrête pour vous, essayant de vous préserver de l'humiliation. J'en ris. Pour moi, dernier était un choix. Le choix de montrer que, pour moi, la compétition n'avait aucun sens. J'aimais courir, mais pas pour un chronomètre et encore moins pour une école dont je ne supportais les règles. Cela me plaisait de réduire à néant l'ambition de ce collège, de participer à son menu déclin, d'être le grain de sable au cœur d'une mécanique vieillissante et rétrograde... mais revenons à la compétition, voulez-vous? Tandis que je végétais au milieu du terrain d'athlétisme avec quelques amis, le haut-parleur résonne, on appelle Yvon B. à la ligne de départ pour le "800 mètres"... Je réagis, je me lève, je vais voir, je cherche du regard. Je vois un groupe d'élèves qui s'élancent. Je les regarde passer, je vais à la ligne d'arrivée. Les dossards ne comportent que des numéros cette fois. Je regarde des visages. Je n'en reconnais aucun, comment le pourrais-je? Je ne connais qu'un nom et un prénom...

Yvon B. reste un inconnu, une rencontre avortée, un croisement raté, un télescopage improbable, un méandre particulier dans ma vie. J'ai rencontré pas mal de gens, j'oublie rarement les noms de mes amis d'enfance, d'adolescence, cela m'arrive, mais souvent, si je feins d'ignorer ou de ne reconnaître, c'est une absence volontaire. Je sais, ce n'est pas bien, mais les conversations stériles m'ennuient. Et la perte de temps dans un tissus de mots creux, dont je soupçonne l'oubli, par l'interlocuteur, si tôt que, de cet instant, je serai sorti, fait que je ne parviens qu'occasionnellement à renouer avec le passé que j'estime révolu. Pour Yvon B., cela est très différent. Ce nom ne m'a jamais quitté, je me suis souvent demandé qui il était, ce qu'il faisait. J'ai porté son nom un après-midi, il n'en savait sans doute rien, mais j'ai été relié par ce simple fait à une ombre sans visage. Je sais qu'il s'est retrouvé en même temps que moi dans quelques soirées, je sais que je l'ai certainement croisé, que j'ai cherché à plusieurs reprises à découvrir qui se cachait derrière ces lettres, et pourtant, il n'est resté qu'un nom, qu'un soldat inconnu dans ma vie. Un mot rempli d'ignorance, d'insuffisance et d'interrogations.

Il y a quelques mois, je parcourais les annonces immobilières d'un magazine à diffusion confidentielle, ce genre de toutes boîtes renfermant publicités et tissus d'articles inintéressants. Ce genre de publication que la plupart n'ouvre pas ou si peu. Je parcourais, donc, les colonnes des annonces notariées, et au milieu de ces maisons - villas sordides et fleurissantes par l'habile politique d'urbanisme dont s'est doté notre pays, une erreur s'est glissée. Cela arrive souvent, on ne peut en vouloir au metteur en page, la différence entre une annonce de notaire et un souvenir nécrologique est infime: le même cadre noir, une photo vague et indescriptible, un tissus de qualités, de caractéristiques gonflées de nombreux adjectifs que, jusqu'ici tout le monde méconnaissait, de splendides lieux communs... non, vraiment, la différence ne saute pas au nez, et je me garderai de jeter la pierre.

Une erreur donc, comme un geste, comme une volonté. Devant moi, j'ai lu: "Il y a un an que tu nous as quitté..." et en bas de l'article, de l'éloge au disparu, son nom: Yvon B.. J'ai été pris d'un sourire triste. J'ai marché un bout de vie avec ce nom dans mes pensées, le prénom éteint d'une personne que je ne connaîtrai jamais.

Etrange et curieux, ce lien que j'avais tissé durant toutes ces années et qui me revient par instant... Etrange et amusant, de savoir que dans la mémoire d'inconnu, notre nom séjourne peut-être dans un écrin de souvenir et de mémoire...

 

 

Sous influence musicale

Morrissey, "Kill Uncle", Sire Records Company 1991


15:03 Écrit par jibi | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

Commentaires

... Bonjour JiBi
J'étais prête à écrire quelque part, que je n'éprouvais plus de bonheur à lire les blogs et tu viens de me prouver que c'était faux ... merci pour ces instants que tu nous donnes.

Écrit par : Mel | 05/01/2004

merci Mel, c'est gentil à toi... ;)
cette histoire me laisse croire que dans ce "virtuel" (qui ne l'est pas vraiment à mes yeux), un pseudonyme peut prendre beaucoup de place dans les pensées... et quoi qu'on en pense, il s'ancre dans la realité de lecteurs inconnus...
écrivant cela, je pense à vous, en général et en particulier qui venez lire et écrire ici ou ailleurs... bien à vous tous... et bien à toi, Mel.

Écrit par : jibi | 05/01/2004

... il y a quelquechose d'austérien dans ton histoire.
j'aime.

Écrit par : jerome | 06/01/2004

... Moi aussi j'aime...Hello Jibi...

Écrit par : sioran | 09/01/2004

quite nice j'adore cette histoire... "la différence entre une annonce de notaire et un souvenir nécrologique est infime "... il est vrai que le fond de commerce des notaires est en partie...nécrologique!

Écrit par : kongo | 09/01/2004

Ah tu es là? bonjour,
Je te croyais en vacances...heureuse alors de te savoir là.
Et toujours se plaisir de te lire...

Écrit par : petrouchka | 17/01/2004

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