09/12/2003

promenade hivernale

"J'ai les joues en feu, le cœur qui vibre, qui bat, qui raisonne, qui gémit, qui crie, qui percute et abonde en soubresauts: je vis."

Promenade en forêt. Le calme. Cela fait une heure que j'avance, pas à pas, oreilles tendues. J'ai adopté le rythme lent et souple de l'homme qui guette, qui patiente. Je n'ai parcouru qu'une infime distance, juste de quoi pénétrer en profondeur la forêt. J'ai veillé à ne commettre le moindre bruit, j'ai soigneusement évité de craquer la moindre branche, de froisser la moindre feuille jonchant le sol. J'ai abordé le bois face au vent. J'ai tenté de résoudre la multitude de petits éléments perturbants, j'ai pensé, choisi, écarté. Le vent d'Est est froid et je le reçoit en pleine face, il sèche, il brûle, il tend ma peau, la durcit: l'air que je laisse échapper s'évapore en une brume légère qui s'étiole derrière moi. Je pose un pas, et avant de poser l'autre, je reste aux aguets. J'attends. J'aborde le mouvement lent du balancier de ma marche. Je repère une dizaine de mètres devant moi, je mémorise les interstices entre les brindilles et les feuilles, je repère la mousse ou l'herbe silencieuse, je sélectionne, j'ai une poignée de secondes pour retenir la voie de mes quatre ou cinq prochains pas: je n'ai pas le choix, je veux avancer, tourner la tête de tous côtés, et savoir que je resterai silencieux. Je pose mes pas, funambule, j'avance.  Tout est calme. Les oiseaux chantent encore, malgré le froid, aucun ne s'envole, nul ne trahit ma présence. C'est le moment. Pas de place pour le demi-succès. C'est un jour. C'est ce jour.

J'avance.

Je prends le temps. Je sens une présence. Je sais que je serai surpris, toujours. Je sais qu'elle surgira là où je ne la soupçonnerai pas. J'ai un doute. Je m'arrête, je m'accroupis. Je touche le sol froid, je prends un peu de terre, je la frotte dans ma paume et je respire cette odeur qui m'appartient. Je reste ainsi, suspendu au moindre son. Je sens quelque chose, j'ai un frisson. Je sens. Tout reste à venir. Doucement, je reprends ma marche, je jette un œil sur le sol gelé, quelques empreintes apparaissent figées par le froid. Je pointe une direction. Je m'y tiens, je m'enfonce. La végétation se fait ronce: une clairière aux couleurs de la boue, brune, brute, ocre et dans un sommeil de vie... Les arbres sont nus, déchirés et arrachés de leurs teintes d'automne. Tout est sauvage, ce bois, ces bruits, ce vent et ce froid qui, petit à petit s'immiscent et s'enchevêtrent. Le temps passe. Je me fixe en un point, en équilibre sous un arbre. La difficulté réside dans le désir de bouger, d'aller et venir. Le corps s'endort, il commence à se faire douleur aux appuis. Je pense. Et comme un soupir, une voix se meut en mon crâne, "...de trop, Jibi, de trop...", je souris. Je pense que je ne pense pourtant jamais assez. Je viens de parcourir en un trajet, un brin de mon éternité. Et je suis là, seul, et j'ai la chance de pouvoir prendre mon temps, de pouvoir attendre. J'ai la chance de pouvoir avoir froid par plaisir. J'ai le bonheur d'être là, à cet endroit, perdu entre mes pensées et l'attention particulière que je manifeste à l'égard du monde qui m'entoure. Les questions se multiplient... les réponses s'épuisent... je suis seul, et je souris. Je ne sais plus qui je suis. Petit à petit, la nature m'a enveloppé, m'a entraîné, j'ai confiance en mon idée, en ma perception de cet univers pour qui, pourtant, je ne serai jamais qu'un étranger en transit. Je ressens une certaine chose. J'ai une certitude et, autour de moi, il n'y a que cette présence que je désire apercevoir. Plus que tout, sentir cette odeur animale, sentir. Je m'accroupis dans un coin. Je garde mon calme et tais, en moi, cette impatience d'enfant. Je sais qu'il me faudra encore attendre, dans le froid, l'humidité qui tout doucement commence à imprégner mes vêtements. Je sais. Mais j'ai fait mon choix. Plus qu'un choix, c'est un désir, le désir d'être. Rien ne m'ennuie.

Je laisse ma main se poser contre le tronc de l'arbre contre lequel, je suis. Les aspérités de ces sillons, de ces craquelures, éveillent les souvenirs. Les souvenirs...

Je songe à ces vies passées à chercher, je songe à ces mains posées, je songe aux choses, à la douceur et à la rugosité. Ma respiration est lente et reposée, je voudrais qu'elle soit celle de l'arbre: une longue inspiration de printemps et d'été, pour une expiration d'automne et d'hiver.

Je pense.

Le jour commence à s'éclipser. La vie reprend son cours. Les sons se font plus présents. Et tout doucement, au milieu de la clairière, une tête se dresse... Je ne bouge plus. Elle était là, depuis le début, couchée, j'aurais pu passer à côté. Je suis dans l'ombre, la biche ne peut me voir. Elle se lève. Elle me méduse, elle sait que quelque chose, quelqu'un, est là, mais elle ne sait qui ou quoi. Je la sens nerveuse, vive... C'est la première fois que je me trouve si près, sans qu'aucun d'entre nous ne bouge. Elle avance, élégance, et vient vers moi. Elle s'arrête et me fixe: elle m'a vu, ou a pressenti. Je m'arrête de respirer. Le contact est fragile. Elle avance d'un pas, puis un autre et fonce vers moi. Je reste là, pétrifié, elle passe à côté de moi, je pourrais tendre le bras et presque l'effleurer. Je la suis du regard et puis, sans réfléchir, je fais un premier pas et je pars sur ses traces, je commence à courir, j'essaie de rester léger et souple, je trottine, à travers ronces, branches, boues, arbustes... Je sens les épines sur mes jambes, les branches me lacèrent, la nature me retient, mais j'avance, je force la cadense. Je cours, j'ai la vie, le feu, en moi, je bouillonne de bonheur, c'est une invitation qu'elle m'a lancée, elle est déjà loin devant moi, je poursuis un rêve primitif, je poursuis...

"J'ai les joues en feu, le cœur qui vibre, qui bat, qui raisonne, qui gémit, qui crie, qui percute et abonde en soubresauts: je vis."

Je l'aperçois qui file sur ma gauche, j'augmente le rythme. Elle me promène, elle me perd... Je cours, je file, je sais pertinemment bien que je vais au plus profond... Elle disparaît. Je m'arrête, je l'entends, j'ai couru une dizaine de minutes derrière elle, je l'entends au loin... Je fais encore quelques pas, je ne suis pas essoufflé, je m'accroupis près des traces qu'elle a laissées. Pour tout contact, je pose mes doigts sur la marque de ses sabots, je garde l'image de sa patte, je ne l'oublie, je la reconnaîtrai, je l'espère, et j'en souris. Je me lève, j'écoute le silence de la nuit qui pointe, pour retrouver mon chemin, il ne me reste que la confiance...

la confiance et l'instinct...

 

Sous influence musicale

Nick Cave and the Bad Seeds, "Nocturama" (et particulièrement, "Babe, I'm On fire" et "She Passed By My Window ), Mute Records

J'ai beaucoup appris aujourd'hui, la patience, la souffrance, l'effort vain, la confiance, l'espérance et, je me réjouis d'autant plus, car je soupçonne que demain, j'en apprendrai plus encore...


20:41 Écrit par jibi | Lien permanent | Commentaires (14) |  Facebook |

Commentaires

hello jibi, je garde aussi des souvenirs émus quand, jeune je passais ma vie à la campagne. ces rencontres fortuites sont toujours restées gravées quelqu epart...
surtout depuis ma vie citadine.

Écrit par : jerome | 10/12/2003

oh que j'aime ta nouvelle présentation bon week end

Écrit par : francine | 12/12/2003

bucolique boulevard je me souviens, tout pareil, me lever à 4 heure du mat, voir les chauves souris chasser jusqu'aux premiers rayons... prendre mon vélo, traverser les bois à toute allure au mileu de la faune en effervescence pour aller me coucher dans l'herbe humide de la rosée estivale ... voir le jour se lever au bord de l'étang, a milieur des lapins, des chevreuils et des faisans.

Écrit par : chewie | 13/12/2003

... Je reviens lire tout à l'heure...mais vraiment...ta nouvelle présentation...chapeau !!!

Écrit par : sioran | 13/12/2003

... Honneur au Dame, Francine: merci beaucoup et bon w-end à toi aussi.
Et par ordre d'apparition:
Jérome: ce n'est pas tout à fait un souvenir, ou alors, il reste très actuel, le week-end dernier dans lequel souvenir se retrouve mélangé une grande part de mon présent...
je vais régulièrement me promener en forêt, c'est un plaisir que je ne me refuse jamais. Avant, quand je vivais en pleine campagne, je m'y réfugiais quasi chaque jour, pour une heure ou deux ou plus... j'adorais m'y perdre et découvrir les coins secrets, un fermier du coin me surnomait Robin des Bois, mais là, nous rentrons dans les souvenirs, je les conserve pour une prochaîne fois... ;-)
Chewie: quand je faisais la route pour travailler, juché sur la moto à quatre heure du matin, j'ai plus d'une fois croisé cerfs, biches, chevreuils et autres vertébrés, mais les pires frayeurs me furent causés par les hordes de sangliers... encore des souvenirs... ceci dit, plaisir que de s'arrêter la nuit au coin d'un bois, de marcher quelque peu et d'écouter la vie, souvenir de lutte entre deux cerfs, du brâme... souvenirs... ;-)
Sioran: merci pour le compliment, si quelque chose te tente tu n'as qu'à demander! je te communiquerai le peu que je sais, et te ferai part de mes sempiternels tatônements...

Écrit par : jibi | 13/12/2003

... Popopopom...one more time...les harmonies de Jibi...j'aime bien tes couleurs...one more time...je dis et je redis...:-)

Écrit par : sioran | 14/12/2003

;-) Bravo Jibi, pour ton style, pour ton écriture, pour les souvenirs et sensations que tes textes ne manquent pas d'évoquer, bravo pour ce que tu es... je suis contente de t'avoir rencontré! Merci...

Écrit par : Mademoiselle Mel | 15/12/2003

*ahem* http://us.imdb.com/title/tt0118715/

Jeffrey Lebowski/The Dude

Écrit par : Somebaudy | 15/12/2003

??? JiBi Pourquoi mettre"La malle à Jibi" sur tes blogs ... si tu n'y réponds pas ?
Tu écris toujours aussi bien ... mais y a t il du vrai coeur là dedans ?
Je me pose la question !!

Écrit par : Mel | 16/12/2003

...si j'osais... ...J'ai toujours rêvé d'avoir un grand frère ... mais ch'parie que suis plus vieille que toi ...

Écrit par : patisha | 16/12/2003

... suite... par ordre d'apparitions à l'écran cette fois... Sioran: si tu continues tu vas parvenir à me faire rougir...
Mademoiselle Mel: je suis très heureux d'avoir partagé quelques instants en ta compagnie, nous remettrons cela prochaînement à n'en pas douter. :-)
Somebaudy: autant pour moi... ce qui est dit... tu l'auras ton post, promis! ;-)
Mel: ah, Mel... que voulais-tu que je te réponde? Tu n'aimes pas mon nouveau "look": eh bien soit... moi, il me plaît bien, je le garde... je ne suis pas très "Tuning", j'ai cependant envie de poursuivre avec lui. Maintenant, si tu as des suggestions, ou des critiques constructives à émettre à son propos, je m'y intéresserai ou me défenderai mais, envers et contre la subjectivité, je ne peux lutter...
Pour ce qui est du coeur, je me le demande moi-même, tu sais... ai-je le coeur à écrire, ai-je cette envie qui me tenaille, ai-je ce besoin ou est-ce les réminissences des caprices d'enfant qui me poussent encore à forcer la porte de mes émotions, de mes angoisses, de mes douleurs, de mes infimes bonheurs et/ou de mes désillusions? vraiment, je m'interroge, peut-être les fondations d'un prochain post? :-) bien à toi, Mel_BloodFlowers... heureux (sérieusement et véritablement) de ta présence pertinente et attentive :-)
Patisha: un honneur pour moi, je doute cependant d'être à la hauteur... ;-) Sois la bienvenue en tout cas...

Écrit par : jibi | 17/12/2003

... j'aime...
Inconditionnellement.

Écrit par : insomniaque | 18/12/2003

JiBi.. Il est vrai qu'il est dur de dire une simple vérité face à la cour que tu as ... je redis que tes textes méritent un autre look ... c'est mon avis et je persiste ... je ne suis pas flagorneuse ... moi :)
Tes textes sont beaux et mériteraient un écrin plus intimiste Jibi ... est-ce un crime de lèse -majesté de le dire ?
Si tu es sensible ... tu dois savoir que je te lis à chaque fois que tu poste ... et que je me délecte de ta prose ... elle réveille tant de choses en moi ... merci de cela :)

J'aimerai t'inviter à suivre les biches de chez moi au petit matin ... pas loin de mon océan .. elles ont des regards si tendres et le souffle si chaud ... leurs peaux frémissantes, tendues sur leurs muscles ... prêtent à l'envol vers ailleurs ... bondir ....s'enfiler entre les fougères et les pins ... et stopper plus loin ... comme si elles attendaient que tu les rejoignes ... et là un froufrou de leurs petites queues et hopp !! un bond ... et elles disparaissent ....le bonheur de les croiser ... de les suivrent .... si douces et si fortes ...

Écrit par : Mel | 19/12/2003

cm j'aime votre nostalgie................

Écrit par : carole | 12/01/2004

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