23/09/2003

Sanùk

Chiang Mai, Thaïlande, lundi 12 février 2001

Excursion d'un jour, dans un monde inconnu.

S'orienter.

Je quitte la vieille ville en direction du temple Doi Su Thep. C'est une pause que je m'accorde avant de m'avancer plus encore dans le Nord, dans le triangle d'or. Je hèle un songthaew, une sorte de pick-up taxi. Le principe est simple, on trouve la bonne direction, on se place sur le bord de la route (mais pas trop…) on attend et on fait signe au premier vaisseau taxi qui passe. Il s'ensuit une phase de négoce. Puis on grimpe et on dépend de l'indulgence du pilote, de sa mémoire. On se retrouve généralement, à une dizaine sur le plateau, à l'arrière. Je n'ai pas l'habitude. Je mime ce que j'ai vu. Un premier taxi passe, il est débordant de monde. Le deuxième s'arrête. Je m'avance près du chauffeur, je souris, comme lui, on discute le coût. On s'accorde. Je veux me diriger à l'arrière et là il me fait signe de passer devant. Je sais que ce n'est pas l'habitude, mais bon j'accepte. Il veut parler. Nous discutons, nous en avons pour une dizaine de kilomètres. Il veut que je lui raconte le monde, que je lui parle de mon pays. C'est sa façon de voyager. Je lui raconte la Belgique, l'Europe, je lui propose un biscuit que ma maman m'avait offert le jour de mon départ. Il est curieux. Je vois son visage hésiter un peu. Je me dis que dans le fond on n'est pas très différent, j'ai la même attitude quand je mange avec eux. Il se décide et croque la feuille de palmier, il fait de grands yeux, il me regarde et sourit. Pendant qu'il est en train de manger, il me laisse l'alternative du sujet. Je l'interroge à propos du Sanùk et du "sauver la face" en Thaïlande. Il m'explique, je ne comprends pas tout. Le Sanùk, c'est la joie, la gaieté que l'on doit mettre en toutes choses, y compris le travail, c'est la propension qu'ont les Thaïlandais à rire et plaisanter même dans les tâches les plus épuisantes. Quant à sauver la face, il se mêle au Sanùk, c'est éviter l'embarras, éviter le malaise de certains propos, de certains gestes. Par l'injection de Sanùk, dans une situation dérangeante, l'individu qui est en difficulté peut sourire et ainsi sauver la face. A mon avis, mon visage a trahi l'incompréhension de quelques termes. Il me dit que je vais comprendre. Je souris, mais je ne vois pas vraiment comment il va pouvoir m'expliquer. On arrive à un croisement, les feux sont rouges. Il arrête son taxi, il y a un autre véhicule devant nous. Il me regarde et induit dans son regard un: "Attends, tu vas voir…" Et alors, il klaxonne violemment, à plusieurs reprises, la voiture, devant nous, a un soubresaut et démarre presque immédiatement. Je regarde le feu, il est toujours rouge! La camionnette qui nous précède se retrouve au milieu du carrefour, les voitures arrivent, freinent, klaxonnent, contournent l'individu qui se trouve au milieu de la route. Ils frisent l'accident. Et pendant ce temps, mon chauffeur éclate de rire, je ris avec lui en gardant les yeux fixés sur le véhicule qui vainement tente de revenir à sa place en marche arrière. Je me dis que le chauffeur doit être furieux, il vient d'éviter plusieurs accrochages, il sort de son véhicule. Il s'avance vers nous et entame un dialogue en thaïlandais avec l'auteur de cette douteuse plaisanterie (vous comprendrez que malgré mes illustres connaissances, je ne comprends que difficilement leur propos), puis je les vois rire, tout les deux, en répétant en chœur: "Sanùk"! Mon chauffeur me demande si j'ai compris à présent…

Bruxelles, quelques années auparavant, une salle de sport.

Je débute mon entraînement par un peu de vélo, je n'aime pas vraiment le vélo d'appartement. Le moniteur a bien essayé de m'expliquer l'aspect ludique de la course contre le pseudo-ordinateur de son engin, cela ne m'amuse pas beaucoup. Je pédale en moyenne une demi-heure. Il n'y a personne dans la salle. Mes horaires sont particuliers, j'arrive à quatorze heures pas vraiment l'heure du rush. Je préfère ainsi, j'ai l'espace, la place et je ne dois attendre mon tour devant les engins. Je me concentre. Je mouline depuis près de vingt-cinq minutes, tout se passe bien, je vais battre un record, ce qui, entre nous, me fait une belle jambe (et même deux d'ailleurs). Je puise et j'accélère pour les quelques minutes qui me restent. A ce moment, elle rentre. Elle est brune, je ne l'ai jamais vue ici, je ne vois généralement que quelques retraités avec lesquels je parle ou j'écoute parler, plutôt, bourse et actions. Elle doit avoir une trentaine d'année. Elle m'apparaît très jolie, mais ma chance aidant, je n'en ai plus que pour deux minutes dans la salle des engins de simulation de propulsion. A moins que… Là, j'ai deux petites voix qui s'éveillent en moi, un peu comme Justine et ses crèmes au chocolat, ou Haddock et son Whisky, ou… bon, vous avez compris l'exemple, je pense. Il y a ce petit murmure que je préfère qui me signale que je n'ai jamais essayé de courir sur le tapis roulant, tandis que l'autre tente de me raisonner en prétextant que je n'ai jamais appris à le faire fonctionner. La jeune femme s'installe sur un vélo. Mon temps s'essouffle. Je pourrais aller chercher un responsable pour m'expliquer mais bon, cela ne me semble pas très compliqué… Mon temps se termine. Je me dirige vers les tapis. J'ai vraiment un comportement d'enfant. Je vais courir, pour rester une poignée de minutes en plus dans une pièce avec une inconnue en sachant pertinemment qu'il ne se passera rien. Je ne pourrai voir, qui plus est, que son profil dans un reflet de miroir, ou en courant en marche arrière (j'y pense, mais pas trop, j'ai un comportement si idiot, que je sais que je suis prêt à le faire). Je ne me reconnais plus. Je suis si loin de ce que je m'imagine être. En trente seconde j'ai régressé de dix ans. Sur le tapis, il y a qu'une molette que l'on tourne suivant son rythme. Je débute en marchant. Je jette un regard de temps en temps vers le reflet de celle qui de toute façon ne me regardera jamais. Je décide d'accélérer un peu. Cela fait longtemps que je n'ai plus couru, mais je retrouve un certain plaisir, mes foulées sont souples. J'aime décidément bien le tapis, j'aurais du essayer avant. Derrière moi, pas l'once d'un regard. Je continue ma course, c'est vraiment plaisant, cela fait dix minutes que je cours, je m'en accorde encore cinq. J'aime bien travailler en palier. Je vais accélérer un peu. Je pousse la molette, pas trop vite et tout se passe à merveille, j'ai de bonnes enjambées. Quel plaisir de courir! Je suis sous le charme et, pensant ces mots, j'ai un sourire aux lèvres et je regarde celle qui m'ignore. Cela va faire un quart d'heure. Je vais ralentir. Je tends le bras vers le bouton, tout en courant, mais, à grande vitesse, mes gestes sont beaucoup moins précis. Mon corps semble même s'éloigner de plus en plus du bouton! J'accélère, j'ai un brin d'adrénaline qui monte, je sens l'inexorable, je tend le bras et ô, bonheur il parvient à atteindre le mécanisme de régulation de la course, cependant, pour une raison que je n'explique, je crois que c'est le déhanchement de ma course, mes doigts glissent et poussent plus encore l'allure. L'effet est dramatique et sans équivoque: je tente une accélération, mes jambes se dérobent, je suis éjecté et je me retrouve en déséquilibre devant celle qui à présent me regarde, avec surprise et un intérêt amusé certain . Là, mon visage se teinte du voile rouge du ridicule. La machine me nargue et continue à tourner. Je joue les Don Quichotte, et plutôt que de simplement coupé l'engin, je bondis sur le tapis pour tenter de l'arrêter… J'ai rarement été aussi stupide. Je crois que là, la douce et tendre mais dès lors (comme si j'en doutais) à jamais interdite, ne cesse plus de me regarder: mon corps virevolte et se plante prestement à côté de l'engin mais, pour sauver l'honneur (m'en reste-t-il encore?) dans ma chute, je garde l'insigne honneur d'avoir réussi à garder la main sur le bouton que, le visage sérieux, toujours allongé, je tourne prestement dans sa position d'arrêt. Je regarde cette femme, qui semble atterrée, qui ne sait ce qu'elle doit dire ou faire, la main sur les lèvres. Je me lève, je tente de rester digne par ce qu'il vient de m'arriver, je prends mon essuie en essayant de gardé l'attitude d'un gentleman déchu, l'attitude de celui pour qui, il ne s'est rien passé, je ne souris pas, en fait, je crois que je ne sais plus quoi faire. Je n'ai pas mal, physiquement, ma douleur est intérieure. La belle ne décolle pas la main de son visage, je passe devant elle pour quitter la pièce, je ne lui délivre qu'un poli et surréaliste: "Au revoir et bonne après-midi." Elle est entre le désir de rire, je le sens, et de me demander si cela me va, mais elle ne dit rien, elle ne me répond pas, je sens juste son visage qui me suit, qui me regarde quittant cette pièce.

En regard de cette anecdote en Thaïlande, je pense que j'ai manqué de beaucoup de chose, ce jour là, de tact, d'humilité, et de Sanùk. Pour ce qui est de sauver la face, je vous laisse juger… ;-)

 

Sous influence musicale dûment conseillée par Outsider,

Jimi Tenor, "Higher Planes", kitty-yo





22:21 Écrit par jibi | Lien permanent | Commentaires (20) |  Facebook |

17/09/2003

photographie

Botanique, il y a quatre ans, concert de Placebo (pas Domingo, l'autre…), une place offerte, un retour, pour moi, devant la scène.  En guise d'anniversaire, je me remémore... l'écrire, aujourd'hui, me trouble encore... 

Appréhension. Compréhension. Acceptation.

Le rythme des premières chansons me pousse inexorablement au pied d'une scène. Trois ou quatre morceaux s'emmêlent. J'assiste. J'absorbe. Je suis au premier rang. Mon voisin m'interpelle et me tend un boîtier jaune. Je le regarde étonné, il me dit qu'il l'a trouvé par terre. Enfin, je veux dire qu'il le crie, je ne dois ma compréhension qu'à l'application de certaines déductions gestuelles dont il me fait part, que j'associe à quelques bases de lectures labiales. Je regarde l'objet. Je le tiens dans mes mains. Il s'agit d'un appareil photo jetable. Je "demande" (dans la mesure de mes possibilités: gestes, regard et expressions faciales multiples et clownesques) à mon autre voisin si cet objet lui appartient. La réponse est négative. Le concert se poursuit. J'ai l'appareil en main, il doit rester une dizaine de photographies disponibles sur la pellicule. Je réfléchis, malgré le bruit, et je me dis que, si des gens l'ont apporté, c'était vraisemblablement pour saisir sur papier glacé Brian (pas Danny, l'autre…) et sa bande.

J'arme. Je vise. Je prends. Je récidive. Je capte la lumière, elle se fixe, imprégnant les nuances d'ombres et de lumière, l'opercule se referme. Au moins, si ces distraits se font connaître, ils auront quelques photos du concert. Je m'apprête à réarmer quand une main, une poigne serait peut-être, plus approprié, saisit le boîtier. Je n'ai pas coupé le flash (pas le marabout, l'autre…). J'ai avorté, par distraction, cet expérience photographique: l'objet du délit m'est soustrait. Brian pour me consoler, me fixe et me chante: "You're the one…". Je peine à le croire, mais j'ai pour habitude de ne point contrarier les gens s'ils ne me posent préjudice. Je le laisse chanter. Le concert se termine comme il avait commencé, vite et fort. Je suis là, devant la scène. Je regarde les gens autour de moi, je ne vois personne à la recherche de l'objet perdu. J'ose. Je réclame l'appareil. L'attaché à la sécurité est un peu rustre (ah? Cela vous étonne?) et pas très enthousiaste. Je le félicite pour son travail, sa vigilance et après l'avoir asséné de quelques compliments (glanés dans quelques contes: "Ô, mais comme vous avez de grands bras,…"). Je conclus en lui demandant de bien vouloir me rendre l'appareil qu'il m'a si prestement confisqué. Il obtempère (essayer de vous dépêtrer d'un jibi lancé dans une rhétorique pompante et gonflante, abusant d'un vocable éculé noyant son total manque de sujet). J'ai un trophée. Je retrouve mes compagnons perdus, le chant des Sirènes nous ayant éparpillés. Je fanfaronne et j'avoisine ouvertement la bêtise en photographiant le reste de la soirée. J'amuse les gens.

J'extrapole. Que contient ce film? Il y a de cela dans l'argentique, le mystère du résultat, le rêve et l'espoir, déceptions et encouragements. Je suis, pour ma part en proie avec l'ignorance totale de ce que contient le film. C'est d'autant plus grisant: j'imagine en totale effraction de pensées intimes…

Je vide l'appareil durant le concert de Bouchon (qui s'en souvient encore?). Le lendemain, je dépose l'appareil pour le développement des instantanés.

Je le récupère trois jours plus tard. Je vais enfin connaître les vérités. J'ouvre le paquet et je découvre.

J'ai un malaise. J'ai une sensation désagréable qui me parcourt. Il n'y a rien de provocant, rassurez-vous, rien d'abject, nous sommes à mille lieux de "Joel-Peter Witkin". Il n'y a rien de plus qu'une poignée de photos familiales, d'adolescents et de parents, de poses. Je suis là, je tiens entre mes mains la capture de minuscules instants de vies. Je tiens le souvenir d'une soirée familiale, de relâche. Je vois des gens que je ne connais, ils font la fête, ils rient, ils miment les stars dans leur maisonnée. Ils sont là, devant moi. Je les regarde, ils ne me voient. Je les regarde sans y avoir été invité. Je viole une intimité d'inconnus que je ne connaîtrai jamais. Je suis face à eux et j'en éprouve une gêne intense. Je rougis, je me sens honteux. Je me sens voyeur et moche. Je suis très loin de ces photos que l'on vous envoie sur le web. Ici, je suis dans une intimité particulière, il n'y a qu'eux et moi, pas d'entremetteur, pas de responsabilité à reporter. Je suis l'invité, l'homme invisible au milieu de leur chambre, de leur salon. L'impression qui se dégage est un peu celle que vous avez certainement déjà rencontrée: vous vous promenez dans une rue, vous apercevez une personne qui vous regarde, qui vous sourit, qui vous fait signe et quand vous réagissez aimablement, vous vous apercevez que l'individu s'adresse à la personne qui est derrière vous, personne n'a rien remarqué et pourtant l'impression est cuisante de réalisme, on se sent absent et, pointé au milieu d'une foule, gêné.

Ma curiosité est payante de réflexions. Je repense à des mots associés: la photographie miroir du réel, la photographie transformation du réel, la photographie traçant le réel… Je suis là face à ces instants présents qui n'existent pas. Si tôt prise une photographie appartient déjà à l'objet du passé, dépassé. Je suis au-delà de ce qui a été. Au-delà, mais à travers ces regards qui me fixent et me médusent, je reste le sinistre et unique spectateur de scènes dont je resterai l'étranger. Au-delà de mon regard, il y a ces gens qui se donnent en spectacle, il y a ces existences dont j'ai capté l'intimité…

J'ai rangé les photographies dans leur étui, j'ai rangé l'étui dans un coin. J'y repense aujourd'hui, et j'ignore où il traîne. Je le retrouverai au détour d'un déménagement. Je l'ouvrirai et j'y porterai un nouveau regard: je deviendrai le complice, l'ami, le confident de ces bouts de rien et de vide, je deviendrai le fragment d'une fractale mise en abîme…

 

 

Sous influences musicales

Pole, "R", ~scape (009)

Jan Jelinek, "loop-finding-jazz-records", ~scape (007)

Pole et Jane Jelinek seront en concert dans le cadre des Nuits du Botanique, le vendredi 19 septembre, au Musée, ils seront accompagné de Four Tet et d' Oval, une dernière escapade estivale sous influence musicale est d'heureux présage, selon moi… gageons cependant que nul ne perdra sa boîte à photos…




18:14 Écrit par jibi | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

09/09/2003

échiquier

Je n'ai pas pour habitude de me replonger dans les archives du passé, cependant, certains événements font resurgir le souvenir de mots jadis encrés. Le travail de la mémoire me reste aléatoire, il se nourrit de peu pour déclencher les mécanismes libératoires. Nous avons au fond de notre âme, une pile de mémos, de billets qui ne comportent parfois que quelques mots, quelques sensations, quelques perceptions. Au rythme lent du temps qui passe, les notes, les pensées éparses vont et viennent, s'accentuant ou s'estompant, cependant, jamais, dans le tumulte des flots, ne sombrant dans l'oubli. Le trois avril mille neuf cents nonante six, j'ai écrit ces quelques phrases, je les livre à l'indulgence de vos regards. Je les dédie à ceux qui peuplent et peupleront toujours nos mémoires…

Il m’a été donné, en ce jour, de nourrir mon esprit des odeurs de ma mémoire. Je parle d’odeur et ce n’est certes pas sans intérêt, car tout à commencé quand j’ai humé quelques fumées de cigarettes qui me piquèrent les yeux. Enfin, tout n’a pas exactement débuté par ces effluves, car si je me suis vite remis de cette humidité oculaire, le souvenir m’est parvenu quand, au cours d’une conversation, mon regard s’est posé sur un jeu d’échecs trônant sur une table basse.

Je me suis rappelé, d’abord vaguement, puis distinctement d’un appartement, l’appartement de mes grands-parents. Je me suis souvenu de l'entièreté du mobilier. Cet énorme divan gris, lourds, pesant de tout son poids dans le salon, encombrant et s’imposant à notre vue, dès notre entrée, comme une invitation à se laisser aller au gré de toutes conversations. Je me souviens de ces meubles, de ce vaisselier où se rangeaient les petits verres à goutte auxquels les adultes avait droit pendant que nous mangions un morceau de tarte au goûter (il me fût cependant, parfois, permis d'y tremper un doigt). Je me souviens de ces tableaux pendus aux murs, relatant scènes de chasse et de gibiers, et lorsque nos yeux se tournaient, ils se posaient inexorablement sur les trophées de toute une vie de chasse rassemblés en massacres d'ornement. Par l'immense baie vitrée, un bout de Meuse et de vallée s'offraient dans sa sinuosité à nos regards. Enfin, je me souviens d'une table, simple et petite, recouverte d’un tissu en cachemire, un jeu d’échecs posé dessus et, de l’autre côté de la table, juste en face de moi, mon grand-père, stratège suprême à mes yeux d’enfant, remportant toute bataille par la sagesse et l’expérience, de son âge, naissant. Et sa cigarette fumait depuis le grand cendrier de grès posé à coté de l’échiquier, et cette fumée s’envolait et rodait autour de ma tête composant mille formes, mille soufflets et volutes bleutés en un ballet chimérique. Un jour, j’ai failli battre mon grand-père, il a prétexté que j’avais triché. C’était peut-être vrai, je ne m’en souviens plus, je ne le crois pas mais, si c’était le cas, je le prierais maintenant de m’en excuser.

Cet échiquier, c’est celui qui à présent occupe le centre de ma scène. Je l’ai sorti, il y a juste deux semaines du sac brun dans lequel il était emballé. Je l’ai nettoyé, il sentait encore l’odeur de la "Belga Rouge". Cela faisait dix ans qu’il était emballé, dix ans et rien de ces journées n’est, en mes pensées, effacé. Dix ans et je me plais à me les rappeler.

 

Sous influence musicale?

Assurément, mais je ne peux assurer avec précision, les sons qui m'habitèrent le soir où j'ai écrit ces mots. Je sais pourtant qu'un album m'a toujours accompagné, c'est le CD que je pense avoir le plus écouté, il lui revient donc, en cette occasion, de m'honorer de sa présence sur esquisse…

Nick Cave & the Bad Seeds, "Henry's Dream", Mute Records 1992


22:32 Écrit par jibi | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook |

07/09/2003

Icône (2/3)

Icône est un mot qui me fait peur. Je ne sais pas exactement comment l'aborder. Une Icône est un plaisir dont je reste l'absent. Une Icône, c'est ces peintures sur bois qui ornent les églises, ces peintures hiératiques dont les regards semblent toujours nous traverser, nous transcender. Une Icône m'apparaît toujours froide et sans chaleur, fascinante et surprenante, séduisante et envoûtante. Je me sens toujours distant et éteint dans la profondeur de leur regard. Une Icône appartient à un degré dont je ne suis qu'humble spectateur, une Icône est lointaine, elle induit l'inaccessibilité… Une Icône dans la distance qu'elle impose, m'enchante, me charme et m'enivre. Une Icône se nourrit des pensées, qu'en secret, je lui confie. Une Icône est un songe éveillé, la proximité du hors d'atteinte…

Marcher dans une ville, même sommairement se révèle toujours expérience curieuse et plaisante. Marcher dans une ville, c'est se confronter aux regards, aux attitudes, aux us et coutumes d'un univers particulier. J'aime bien la ville et l'anonymat qu'elle véhicule. J'aime bien la ville quand elle m'est étrangère. Avancer parmi les badauds badinant, se frayer un passage à travers la foule, tirer une route-surface en un itinéraire dont l'absence d'informations, quant au flot et au courant, se révèle en une exploration étrangement agréable dans ce flou de paramètres.

Se laisser aller, ne plus penser, marcher, l'esprit en éveil cependant. Etre absent des regards mais attentif au moindre bruissement. C'est ainsi que j'aime marcher en ville. Ignoré mais n'ignorant rien. Ma démarche est précise, rapide et souple, agile pour éviter tout contact et ne perturber en rien l'alchimie qui s'opère. Je passe comme une ombre, une ombre aux milles visages, me fondant dans une masse méprisant ma présence. Je suis comme tout le monde, ni plus, ni moins, un homme qui marche, tout simplement. Une ville reste un mystère, elle offre et nous reprend, inflexiblement. Elle nous tend multitude de regards, de pièges et sortilèges…

Je marche dans une ville, mon regard croise des corps en mouvements, la vie s'écoule. La ville vibre et m'englobe, elle me donne du souffle, elle m'emmène par le bout du nez, ne résistant au chant, elle muse et s'amuse, m'emportant et me perdant à travers des foules et des rues inconnues. Au détour de quelques impasses, la ville m'abandonne et offre à mon regard, la grâce d'une cariatide perdue, inaccessible, belle et à jamais inconnue. Mon regard se tasse, tandis que l'Icône s'efface. Sans trahison d'impression, l'Icône méduse, et s'estompe dans la fourmilière. La distance ténue d'une Icône au regard ne se rompt jamais, elle reste le garant de la stabilité d'un univers même éphémère. Une Icône s'apprécie et fascine, incoercible par l'essence même de son caractère impénétrable.

Au milieu de la foule, je suis un homme. Un homme qui marche et qui dans le secret de son cœur vient de confier songes et douleurs à l'Icône qui les emporte.

Dans la foule immobile, je suis un homme qui marche dont le bonheur du cœur se traduit par un sourire.

Dans la foule, je suis homme marchant et souriant, confiant, et pris… épris?

Epris. Mais cela, c'est une autre histoire…

 

Sous influence musicale

Buck 65, "Square", wea

Buck 65 sera en concert dans le cadre des Nuits du Botanique, le dimanche 28 septembre, au Musée, il sera accompagné de Boom Bip, Sage Francis, Raul Paz et Hanin Elias. Une escapade automnale sous influence musicale de bonne augure s'envisage probablement selon moi…




22:43 Écrit par jibi | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

03/09/2003

scarification (1/3)

Il est des impressions curieuses, la redondance des mots, par exemple. Je pense à l'émergence de quelques mots: Icône, scarification, éprise (que je mêle souvent en: "l'emprise d'une éprise méprisante"). Je les note pour un peu m'en extraire. Plutôt jazzy, ce soir. J'ai l'âme virevoltante. L'âme un peu trouble aussi. J'ai cogité toute la journée sur les sens et les mots.  Je devais écrire, mais les résultats d'une concluante bêtise m'ont laissé dubitatif quant à la teneur de mes propos.

Pourquoi ces mots? Je ne sais. Je sais juste que je les ressasse depuis quelques jours. Je sais qu'ils m'emmèneront quelque part, mais j'ignore où. Peut-être qu'en les exorcisant, à travers ce billet, je leur donnerai un sens, une existence.

Leur objet n'est peut-être pas la destination mais l'origine. Je crois en effet, que tout questionnement enferme en son sein, une grande part de réponse.

Scarification.

J'ai mangé en face de mon père, aujourd'hui. Je pressens l'excitation de quelques psys, en herbes ou avertis, se délectant d'un complexe d'œdipe ou autres croustillantes anomalies freudiennes "mâles" résolues. J'attends avec une certaine impatience leur analyse, et je n'en suis, pas le moindre, inquiété. Ma mère était aussi présente (pour contribuer à une bonne analyse, je tiens à n'oublier aucune présence), je n'ai pas parlé, je les ai écoutés. Mais là n'est pas l'objet des quelques mots que je vous livre. Mon regard s'est arrêté sur une petite cicatrice que mon père possède à son bras droit. Il doit s'agir d'une brûlure, en forme de v. Mon esprit distrait, à laissé le truchement des idées opérer. S'imaginer et ériger son corps en une accumulation de détails variés en significations diverses. Tout ce que l'on peut lire à travers les coups et les accrocs de la vie. Le tragique d'une blessure que le temps altère mais n'efface jamais, la trahison de quelques rides supputant l'utilisation abusive de certains muscles (le rire contribue énormément au dessin modulaire du visage). Dans une certaine inconscience, on porte et on transporte, on s'identifie à travers les traces et les heurts. Témoignage d'un passé ancré sur et sous la peau, distinctions charnelles contant les affres du passé. Le corps s'écrit, jour après jour, par petite touche d'insignifiance, il offre, quand on s'y attend le moins la lecture d'une vie dans une écriture qui transcende. Je trouve cela beau et d'un intérêt certain, un corps vieilli, buriné par le temps et les soucis, je trouve cela sain, un corps qui se répare, qui prend en compte les paramètres nouveaux et s'en accommode pour se poursuivre. Un corps se lit, se découvre, il est en totale interaction avec le cours et le rythme, il encaisse et traduit de sa patine, les aléas de la vie.

A présent, que reste-t-il? Je vous laisse deviner: le plaisir de lire entre les lignes, s'escrimer avec les traits et les petites imperfections que traduit la peau. Je vous devine, scrutant l'infime, et j'apprécie l'idée de vous imaginer décrypter les codes inconnus narrant histoires dont le corps seul reste la mémoire.

Bonne lecture…

 

Sous influence musicale

Koop. , "Waltz for Koop.", JCR Jazzanova Compost Record

 



22:40 Écrit par jibi | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |