23/09/2003

Sanùk

Chiang Mai, Thaïlande, lundi 12 février 2001

Excursion d'un jour, dans un monde inconnu.

S'orienter.

Je quitte la vieille ville en direction du temple Doi Su Thep. C'est une pause que je m'accorde avant de m'avancer plus encore dans le Nord, dans le triangle d'or. Je hèle un songthaew, une sorte de pick-up taxi. Le principe est simple, on trouve la bonne direction, on se place sur le bord de la route (mais pas trop…) on attend et on fait signe au premier vaisseau taxi qui passe. Il s'ensuit une phase de négoce. Puis on grimpe et on dépend de l'indulgence du pilote, de sa mémoire. On se retrouve généralement, à une dizaine sur le plateau, à l'arrière. Je n'ai pas l'habitude. Je mime ce que j'ai vu. Un premier taxi passe, il est débordant de monde. Le deuxième s'arrête. Je m'avance près du chauffeur, je souris, comme lui, on discute le coût. On s'accorde. Je veux me diriger à l'arrière et là il me fait signe de passer devant. Je sais que ce n'est pas l'habitude, mais bon j'accepte. Il veut parler. Nous discutons, nous en avons pour une dizaine de kilomètres. Il veut que je lui raconte le monde, que je lui parle de mon pays. C'est sa façon de voyager. Je lui raconte la Belgique, l'Europe, je lui propose un biscuit que ma maman m'avait offert le jour de mon départ. Il est curieux. Je vois son visage hésiter un peu. Je me dis que dans le fond on n'est pas très différent, j'ai la même attitude quand je mange avec eux. Il se décide et croque la feuille de palmier, il fait de grands yeux, il me regarde et sourit. Pendant qu'il est en train de manger, il me laisse l'alternative du sujet. Je l'interroge à propos du Sanùk et du "sauver la face" en Thaïlande. Il m'explique, je ne comprends pas tout. Le Sanùk, c'est la joie, la gaieté que l'on doit mettre en toutes choses, y compris le travail, c'est la propension qu'ont les Thaïlandais à rire et plaisanter même dans les tâches les plus épuisantes. Quant à sauver la face, il se mêle au Sanùk, c'est éviter l'embarras, éviter le malaise de certains propos, de certains gestes. Par l'injection de Sanùk, dans une situation dérangeante, l'individu qui est en difficulté peut sourire et ainsi sauver la face. A mon avis, mon visage a trahi l'incompréhension de quelques termes. Il me dit que je vais comprendre. Je souris, mais je ne vois pas vraiment comment il va pouvoir m'expliquer. On arrive à un croisement, les feux sont rouges. Il arrête son taxi, il y a un autre véhicule devant nous. Il me regarde et induit dans son regard un: "Attends, tu vas voir…" Et alors, il klaxonne violemment, à plusieurs reprises, la voiture, devant nous, a un soubresaut et démarre presque immédiatement. Je regarde le feu, il est toujours rouge! La camionnette qui nous précède se retrouve au milieu du carrefour, les voitures arrivent, freinent, klaxonnent, contournent l'individu qui se trouve au milieu de la route. Ils frisent l'accident. Et pendant ce temps, mon chauffeur éclate de rire, je ris avec lui en gardant les yeux fixés sur le véhicule qui vainement tente de revenir à sa place en marche arrière. Je me dis que le chauffeur doit être furieux, il vient d'éviter plusieurs accrochages, il sort de son véhicule. Il s'avance vers nous et entame un dialogue en thaïlandais avec l'auteur de cette douteuse plaisanterie (vous comprendrez que malgré mes illustres connaissances, je ne comprends que difficilement leur propos), puis je les vois rire, tout les deux, en répétant en chœur: "Sanùk"! Mon chauffeur me demande si j'ai compris à présent…

Bruxelles, quelques années auparavant, une salle de sport.

Je débute mon entraînement par un peu de vélo, je n'aime pas vraiment le vélo d'appartement. Le moniteur a bien essayé de m'expliquer l'aspect ludique de la course contre le pseudo-ordinateur de son engin, cela ne m'amuse pas beaucoup. Je pédale en moyenne une demi-heure. Il n'y a personne dans la salle. Mes horaires sont particuliers, j'arrive à quatorze heures pas vraiment l'heure du rush. Je préfère ainsi, j'ai l'espace, la place et je ne dois attendre mon tour devant les engins. Je me concentre. Je mouline depuis près de vingt-cinq minutes, tout se passe bien, je vais battre un record, ce qui, entre nous, me fait une belle jambe (et même deux d'ailleurs). Je puise et j'accélère pour les quelques minutes qui me restent. A ce moment, elle rentre. Elle est brune, je ne l'ai jamais vue ici, je ne vois généralement que quelques retraités avec lesquels je parle ou j'écoute parler, plutôt, bourse et actions. Elle doit avoir une trentaine d'année. Elle m'apparaît très jolie, mais ma chance aidant, je n'en ai plus que pour deux minutes dans la salle des engins de simulation de propulsion. A moins que… Là, j'ai deux petites voix qui s'éveillent en moi, un peu comme Justine et ses crèmes au chocolat, ou Haddock et son Whisky, ou… bon, vous avez compris l'exemple, je pense. Il y a ce petit murmure que je préfère qui me signale que je n'ai jamais essayé de courir sur le tapis roulant, tandis que l'autre tente de me raisonner en prétextant que je n'ai jamais appris à le faire fonctionner. La jeune femme s'installe sur un vélo. Mon temps s'essouffle. Je pourrais aller chercher un responsable pour m'expliquer mais bon, cela ne me semble pas très compliqué… Mon temps se termine. Je me dirige vers les tapis. J'ai vraiment un comportement d'enfant. Je vais courir, pour rester une poignée de minutes en plus dans une pièce avec une inconnue en sachant pertinemment qu'il ne se passera rien. Je ne pourrai voir, qui plus est, que son profil dans un reflet de miroir, ou en courant en marche arrière (j'y pense, mais pas trop, j'ai un comportement si idiot, que je sais que je suis prêt à le faire). Je ne me reconnais plus. Je suis si loin de ce que je m'imagine être. En trente seconde j'ai régressé de dix ans. Sur le tapis, il y a qu'une molette que l'on tourne suivant son rythme. Je débute en marchant. Je jette un regard de temps en temps vers le reflet de celle qui de toute façon ne me regardera jamais. Je décide d'accélérer un peu. Cela fait longtemps que je n'ai plus couru, mais je retrouve un certain plaisir, mes foulées sont souples. J'aime décidément bien le tapis, j'aurais du essayer avant. Derrière moi, pas l'once d'un regard. Je continue ma course, c'est vraiment plaisant, cela fait dix minutes que je cours, je m'en accorde encore cinq. J'aime bien travailler en palier. Je vais accélérer un peu. Je pousse la molette, pas trop vite et tout se passe à merveille, j'ai de bonnes enjambées. Quel plaisir de courir! Je suis sous le charme et, pensant ces mots, j'ai un sourire aux lèvres et je regarde celle qui m'ignore. Cela va faire un quart d'heure. Je vais ralentir. Je tends le bras vers le bouton, tout en courant, mais, à grande vitesse, mes gestes sont beaucoup moins précis. Mon corps semble même s'éloigner de plus en plus du bouton! J'accélère, j'ai un brin d'adrénaline qui monte, je sens l'inexorable, je tend le bras et ô, bonheur il parvient à atteindre le mécanisme de régulation de la course, cependant, pour une raison que je n'explique, je crois que c'est le déhanchement de ma course, mes doigts glissent et poussent plus encore l'allure. L'effet est dramatique et sans équivoque: je tente une accélération, mes jambes se dérobent, je suis éjecté et je me retrouve en déséquilibre devant celle qui à présent me regarde, avec surprise et un intérêt amusé certain . Là, mon visage se teinte du voile rouge du ridicule. La machine me nargue et continue à tourner. Je joue les Don Quichotte, et plutôt que de simplement coupé l'engin, je bondis sur le tapis pour tenter de l'arrêter… J'ai rarement été aussi stupide. Je crois que là, la douce et tendre mais dès lors (comme si j'en doutais) à jamais interdite, ne cesse plus de me regarder: mon corps virevolte et se plante prestement à côté de l'engin mais, pour sauver l'honneur (m'en reste-t-il encore?) dans ma chute, je garde l'insigne honneur d'avoir réussi à garder la main sur le bouton que, le visage sérieux, toujours allongé, je tourne prestement dans sa position d'arrêt. Je regarde cette femme, qui semble atterrée, qui ne sait ce qu'elle doit dire ou faire, la main sur les lèvres. Je me lève, je tente de rester digne par ce qu'il vient de m'arriver, je prends mon essuie en essayant de gardé l'attitude d'un gentleman déchu, l'attitude de celui pour qui, il ne s'est rien passé, je ne souris pas, en fait, je crois que je ne sais plus quoi faire. Je n'ai pas mal, physiquement, ma douleur est intérieure. La belle ne décolle pas la main de son visage, je passe devant elle pour quitter la pièce, je ne lui délivre qu'un poli et surréaliste: "Au revoir et bonne après-midi." Elle est entre le désir de rire, je le sens, et de me demander si cela me va, mais elle ne dit rien, elle ne me répond pas, je sens juste son visage qui me suit, qui me regarde quittant cette pièce.

En regard de cette anecdote en Thaïlande, je pense que j'ai manqué de beaucoup de chose, ce jour là, de tact, d'humilité, et de Sanùk. Pour ce qui est de sauver la face, je vous laisse juger… ;-)

 

Sous influence musicale dûment conseillée par Outsider,

Jimi Tenor, "Higher Planes", kitty-yo





22:21 Écrit par jibi | Lien permanent | Commentaires (20) |  Facebook |

Commentaires

... Bonjour Jibi...Toujours aussi agréable de te lire...même s'il faut attendre..:-) Le sanùk, pas facile...de masquer ses émotions...en tout cas pour moi :-)

Écrit par : sioran | 24/09/2003

bonjour Sioran comme tu dis, pas facile de masquer ses émotions...

Écrit par : jibi | 24/09/2003

... Excellente influence en effet. Mon nouveau conseil: le premier album d'I am kloot

Écrit par : Outsider | 24/09/2003

Je contreviens à mes engagements .. Ton texte là JiBi ... assez double ou triple lecture ... s'adresse à quelqu'un de particulier ?
Perdre la face ... c'est quoi ce machin ?
1- ne pas être conforme à l'image que l'on veut donner ?
2- avoir commis une erreur que l'on rejète sur autrui ?
3- ne pas savoir lire autrui ?
etc !!!
Perso , la face je la perds chaque jour ... mais je me soigne .. je ne reste jamais vissée à mes idées ou opinions ... mais je n'ai nullement besoin d'en faire tout un plat.

Cela t'arrives-t-il de te dire "je me suis mal exprimé" ... à vouloir parler par un système de paraboles ( façons de s'exprimer de façon voilée .. dixit Larousse !) ... il arrive que tu noies le lecteur, que tu l'induises en erreur ( c'est vrai .. plus marrant par la suite de t'en moquer ! )
J'ai eu plaisir à te lire ... j'en ai encore ... mais , je mepermets un conseil ( je peux .. du haut de ma grande ignorance ? )
Sois plus simple !!
Plus vrai !

Écrit par : Mel_BloodFlowers | 24/09/2003

réponse à Mel Mel, mon texte s'adresse à tout le monde en général, il ne s'agit juste que de deux anecdotes que mon esprit s'est plu à rassembler, à mettre en parallèle...

Il ne s'agit pas en Thaïlande de "perdre la face", mais de "sauver la face", il, s'agit pour le Thaïlandais d'éviter les confrontations, les sujets qui dérangent l'interlocuteur (sauf s'il est sanùk d'agir ainsi). Ils n'abordent jamais un sujet qui met mal à l'aise sauf si l'interlocuteur se plaint ou qu'il demande de l'aide. C'est ce qui explique le sourire et le rire si présent en Thaïlande, même pour des incidents mineurs (quelqu'un qui trébuche, par exemple), cela peut paraître grossier mais c'est une porte qui est offerte de sauver la face du malchanceux. Ainsi, selon les Thaïlandais, on peut sourire de toutes les situations ou presque. (source: Lonely Planet)

Ce texte ne t'était pas destiné en particulier et ne cherchait nullement à t'offenser et encore moins à me moquer de quelqu'un.
En espérant que ces quelques mots auront répondu à tes interrogations.

Écrit par : jibi | 24/09/2003

:-) Merci Jibi de m'avoir rappelé la thaïlande... merveilleux pays

Écrit par : nancy | 25/09/2003

... 011011010110010101110010011000110110100101101001011010010110100101101001001000000110101000100111011000010110010001101111011100100110010100100000011011000110010101110011001000000110001101101111011011010111000001101100011010010110110101100101011011100111010001110011 et puis j'arrête.

Écrit par : jerome | 25/09/2003

toujours agréable de te lire Toujours sourire le coeur malheureux ...
Pays du sourire

Écrit par : francine | 25/09/2003

?? Question sans importance !!
C'est qui ce " con " qui signe Jérome et écrit o11 etc (passionnant ça ! )

Écrit par : Mel | 28/09/2003

mais qui est jerome? la solution a ce codage binaire se trouve ici, chez lui...
http://jerohmallnightlong.skynetblogs.be/?date=20030924&number=1&unit=weeks#65469
bonne visite...

Écrit par : jibi | 29/09/2003

??? Solution ?? où ??
Mais comme je suis nullarde j'en trouve aucune et merci pour l'invitation à la visite jibi ... elle est assez nulle.

Écrit par : Mel | 30/09/2003

... Je vais dorénavant éviter les visites ici, là, ailleurs .... c'est d'un triste tout ça !!!
Très triste ... nul je dirais!
Clic!

Écrit par : Mel | 30/09/2003

au risque de prendre un peu trop de place... qui n'a pas connu ce genre d'expérience ! parfois ça peut déboucher sur des issues bien surprenantes...

Je veux dédier ce poème
A toutes les femmes qu'on aime
Pendant quelques instants secrets
A celles qu'on connait à peine
Qu'un destin différent entraîne
Et qu'on ne retrouve jamais

A celle qu'on voit apparaître
Une seconde à sa fenêtre
Et qui, preste, s'évanouit
Mais dont la svelte silhouette
Est si gracieuse et fluette
Qu'on en demeure épanoui

A la compagne de voyage
Dont les yeux, charmant paysage
Font paraître court le chemin
Qu'on est seul, peut-être, à comprendre
Et qu'on laisse pourtant descendre
Sans avoir effleuré sa main

A la fine et souple valseuse
Qui vous sembla triste et nerveuse
Par une nuit de carnaval
Qui voulu rester inconnue
Et qui n'est jamais revenue
Tournoyer dans un autre bal

A celles qui sont déjà prises
Et qui, vivant des heures grises
Près d'un être trop différent
Vous ont, inutile folie,
Laissé voir la mélancolie
D'un avenir désespérant

Chères images aperçues
Espérances d'un jour déçues
Vous serez dans l'oubli demain
Pour peu que le bonheur survienne
Il est rare qu'on se souvienne
Des épisodes du chemin

Mais si l'on a manqué sa vie
On songe avec un peu d'envie
A tous ces bonheurs entrevus
Aux baisers qu'on n'osa pas prendre
Aux cœurs qui doivent vous attendre
Aux yeux qu'on n'a jamais revus

Alors, aux soirs de lassitude
Tout en peuplant sa solitude
Des fantômes du souvenir
On pleure les lêvres absentes
De toutes ces belles passantes
Que l'on n'a pas su retenir

Écrit par : Chewie | 30/09/2003

réponses... pour Mel, sur le lien de Jerohm, la dernière ligne du post est un link en hypertexte vers un translateur binaire et inversément... la visite n'est pas "nulle". Le site de Jerohm renferme de nombreux liens (souvent dissimulés dans les brefs textes de présentations) qui ouvrent les portes vers de nombreux bijoux audiovisuels et divers...
pour Chewie: prends la place que tu veux, c'est un plaisir et un honneur de pouvoir lire ici tes propos... ;-)

Écrit par : jibi | 01/10/2003

"Mammifères"
Ceci n'est pas un conseil, mais un avis... :)
Acheté hier, terminé dans quelques heures, "Mammifères" réussit à être à la fois grave, lucide et sereinement désespéré tout en provoquant d'irrépressibles rires coupables. Donc encore meilleurs. Le monsieur sait écrire, réfléchir, boire et copuler d'abondance. Je ne sais combien (ni lesquelles) de ces activités il mène de front, mais les deux premières avec brio...
J'appréhende d'arriver à la fin du livre, il me manque déjà...

b.

Écrit par : bergman | 01/10/2003

?? J'ai beau cliquer sur ton lien JiBi ( vers le jerome )
Résultat: impossible d'ouvrir une page .. mais bon mettre le lien complet est peut-être confidenciel :)
Bref... ton lien est mort !

Écrit par : Mel | 02/10/2003

J'oubliais .. Joli les Passantes ... c'est un de mes textes favoris ( chanté par un homme que j'aime bcp ..Cabrel )
Yop de ce pas je vais la mettre sur mon blog

Écrit par : Mel | 02/10/2003

;) JIBI http://jerohmallnightlong.skynetblogs.be/

Écrit par : Mel | 02/10/2003

... merci.

Écrit par : jerome | 02/10/2003

mel regarde à deux fois avant de laisser des commentaires désobligeants.
ceci dis, tu restes la bienvenue pour te rattraper. ;-)

Écrit par : jerome | 02/10/2003

Les commentaires sont fermés.