17/09/2003

photographie

Botanique, il y a quatre ans, concert de Placebo (pas Domingo, l'autre…), une place offerte, un retour, pour moi, devant la scène.  En guise d'anniversaire, je me remémore... l'écrire, aujourd'hui, me trouble encore... 

Appréhension. Compréhension. Acceptation.

Le rythme des premières chansons me pousse inexorablement au pied d'une scène. Trois ou quatre morceaux s'emmêlent. J'assiste. J'absorbe. Je suis au premier rang. Mon voisin m'interpelle et me tend un boîtier jaune. Je le regarde étonné, il me dit qu'il l'a trouvé par terre. Enfin, je veux dire qu'il le crie, je ne dois ma compréhension qu'à l'application de certaines déductions gestuelles dont il me fait part, que j'associe à quelques bases de lectures labiales. Je regarde l'objet. Je le tiens dans mes mains. Il s'agit d'un appareil photo jetable. Je "demande" (dans la mesure de mes possibilités: gestes, regard et expressions faciales multiples et clownesques) à mon autre voisin si cet objet lui appartient. La réponse est négative. Le concert se poursuit. J'ai l'appareil en main, il doit rester une dizaine de photographies disponibles sur la pellicule. Je réfléchis, malgré le bruit, et je me dis que, si des gens l'ont apporté, c'était vraisemblablement pour saisir sur papier glacé Brian (pas Danny, l'autre…) et sa bande.

J'arme. Je vise. Je prends. Je récidive. Je capte la lumière, elle se fixe, imprégnant les nuances d'ombres et de lumière, l'opercule se referme. Au moins, si ces distraits se font connaître, ils auront quelques photos du concert. Je m'apprête à réarmer quand une main, une poigne serait peut-être, plus approprié, saisit le boîtier. Je n'ai pas coupé le flash (pas le marabout, l'autre…). J'ai avorté, par distraction, cet expérience photographique: l'objet du délit m'est soustrait. Brian pour me consoler, me fixe et me chante: "You're the one…". Je peine à le croire, mais j'ai pour habitude de ne point contrarier les gens s'ils ne me posent préjudice. Je le laisse chanter. Le concert se termine comme il avait commencé, vite et fort. Je suis là, devant la scène. Je regarde les gens autour de moi, je ne vois personne à la recherche de l'objet perdu. J'ose. Je réclame l'appareil. L'attaché à la sécurité est un peu rustre (ah? Cela vous étonne?) et pas très enthousiaste. Je le félicite pour son travail, sa vigilance et après l'avoir asséné de quelques compliments (glanés dans quelques contes: "Ô, mais comme vous avez de grands bras,…"). Je conclus en lui demandant de bien vouloir me rendre l'appareil qu'il m'a si prestement confisqué. Il obtempère (essayer de vous dépêtrer d'un jibi lancé dans une rhétorique pompante et gonflante, abusant d'un vocable éculé noyant son total manque de sujet). J'ai un trophée. Je retrouve mes compagnons perdus, le chant des Sirènes nous ayant éparpillés. Je fanfaronne et j'avoisine ouvertement la bêtise en photographiant le reste de la soirée. J'amuse les gens.

J'extrapole. Que contient ce film? Il y a de cela dans l'argentique, le mystère du résultat, le rêve et l'espoir, déceptions et encouragements. Je suis, pour ma part en proie avec l'ignorance totale de ce que contient le film. C'est d'autant plus grisant: j'imagine en totale effraction de pensées intimes…

Je vide l'appareil durant le concert de Bouchon (qui s'en souvient encore?). Le lendemain, je dépose l'appareil pour le développement des instantanés.

Je le récupère trois jours plus tard. Je vais enfin connaître les vérités. J'ouvre le paquet et je découvre.

J'ai un malaise. J'ai une sensation désagréable qui me parcourt. Il n'y a rien de provocant, rassurez-vous, rien d'abject, nous sommes à mille lieux de "Joel-Peter Witkin". Il n'y a rien de plus qu'une poignée de photos familiales, d'adolescents et de parents, de poses. Je suis là, je tiens entre mes mains la capture de minuscules instants de vies. Je tiens le souvenir d'une soirée familiale, de relâche. Je vois des gens que je ne connais, ils font la fête, ils rient, ils miment les stars dans leur maisonnée. Ils sont là, devant moi. Je les regarde, ils ne me voient. Je les regarde sans y avoir été invité. Je viole une intimité d'inconnus que je ne connaîtrai jamais. Je suis face à eux et j'en éprouve une gêne intense. Je rougis, je me sens honteux. Je me sens voyeur et moche. Je suis très loin de ces photos que l'on vous envoie sur le web. Ici, je suis dans une intimité particulière, il n'y a qu'eux et moi, pas d'entremetteur, pas de responsabilité à reporter. Je suis l'invité, l'homme invisible au milieu de leur chambre, de leur salon. L'impression qui se dégage est un peu celle que vous avez certainement déjà rencontrée: vous vous promenez dans une rue, vous apercevez une personne qui vous regarde, qui vous sourit, qui vous fait signe et quand vous réagissez aimablement, vous vous apercevez que l'individu s'adresse à la personne qui est derrière vous, personne n'a rien remarqué et pourtant l'impression est cuisante de réalisme, on se sent absent et, pointé au milieu d'une foule, gêné.

Ma curiosité est payante de réflexions. Je repense à des mots associés: la photographie miroir du réel, la photographie transformation du réel, la photographie traçant le réel… Je suis là face à ces instants présents qui n'existent pas. Si tôt prise une photographie appartient déjà à l'objet du passé, dépassé. Je suis au-delà de ce qui a été. Au-delà, mais à travers ces regards qui me fixent et me médusent, je reste le sinistre et unique spectateur de scènes dont je resterai l'étranger. Au-delà de mon regard, il y a ces gens qui se donnent en spectacle, il y a ces existences dont j'ai capté l'intimité…

J'ai rangé les photographies dans leur étui, j'ai rangé l'étui dans un coin. J'y repense aujourd'hui, et j'ignore où il traîne. Je le retrouverai au détour d'un déménagement. Je l'ouvrirai et j'y porterai un nouveau regard: je deviendrai le complice, l'ami, le confident de ces bouts de rien et de vide, je deviendrai le fragment d'une fractale mise en abîme…

 

 

Sous influences musicales

Pole, "R", ~scape (009)

Jan Jelinek, "loop-finding-jazz-records", ~scape (007)

Pole et Jane Jelinek seront en concert dans le cadre des Nuits du Botanique, le vendredi 19 septembre, au Musée, ils seront accompagné de Four Tet et d' Oval, une dernière escapade estivale sous influence musicale est d'heureux présage, selon moi… gageons cependant que nul ne perdra sa boîte à photos…




18:14 Écrit par jibi | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

Commentaires

... Jibi ... non rien ..

Écrit par : Mel | 17/09/2003

... lecture matinale ...

Écrit par : sioran | 18/09/2003

... Avec des si....Si je ne me sens pas trop naze ce soir (toujours grippé)- Si il y a encore des places - J'irai avec Miss C... au Bota pour Pole etc...

Écrit par : sioran | 19/09/2003

... Salut Jibi...Ravis de t'avoir rencontré...On s'est perdu à un moment...Tu as le bonjour de Miss...A bientôt

Écrit par : sioran | 20/09/2003

Merci... ...de ton passage sur mon blog... le tien a l'air très sympa aussi. Tu as un très beau style, c'est très agréable de te lire. Je reviendrai...

Écrit par : Yeshe | 22/09/2003

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