09/09/2003

échiquier

Je n'ai pas pour habitude de me replonger dans les archives du passé, cependant, certains événements font resurgir le souvenir de mots jadis encrés. Le travail de la mémoire me reste aléatoire, il se nourrit de peu pour déclencher les mécanismes libératoires. Nous avons au fond de notre âme, une pile de mémos, de billets qui ne comportent parfois que quelques mots, quelques sensations, quelques perceptions. Au rythme lent du temps qui passe, les notes, les pensées éparses vont et viennent, s'accentuant ou s'estompant, cependant, jamais, dans le tumulte des flots, ne sombrant dans l'oubli. Le trois avril mille neuf cents nonante six, j'ai écrit ces quelques phrases, je les livre à l'indulgence de vos regards. Je les dédie à ceux qui peuplent et peupleront toujours nos mémoires…

Il m’a été donné, en ce jour, de nourrir mon esprit des odeurs de ma mémoire. Je parle d’odeur et ce n’est certes pas sans intérêt, car tout à commencé quand j’ai humé quelques fumées de cigarettes qui me piquèrent les yeux. Enfin, tout n’a pas exactement débuté par ces effluves, car si je me suis vite remis de cette humidité oculaire, le souvenir m’est parvenu quand, au cours d’une conversation, mon regard s’est posé sur un jeu d’échecs trônant sur une table basse.

Je me suis rappelé, d’abord vaguement, puis distinctement d’un appartement, l’appartement de mes grands-parents. Je me suis souvenu de l'entièreté du mobilier. Cet énorme divan gris, lourds, pesant de tout son poids dans le salon, encombrant et s’imposant à notre vue, dès notre entrée, comme une invitation à se laisser aller au gré de toutes conversations. Je me souviens de ces meubles, de ce vaisselier où se rangeaient les petits verres à goutte auxquels les adultes avait droit pendant que nous mangions un morceau de tarte au goûter (il me fût cependant, parfois, permis d'y tremper un doigt). Je me souviens de ces tableaux pendus aux murs, relatant scènes de chasse et de gibiers, et lorsque nos yeux se tournaient, ils se posaient inexorablement sur les trophées de toute une vie de chasse rassemblés en massacres d'ornement. Par l'immense baie vitrée, un bout de Meuse et de vallée s'offraient dans sa sinuosité à nos regards. Enfin, je me souviens d'une table, simple et petite, recouverte d’un tissu en cachemire, un jeu d’échecs posé dessus et, de l’autre côté de la table, juste en face de moi, mon grand-père, stratège suprême à mes yeux d’enfant, remportant toute bataille par la sagesse et l’expérience, de son âge, naissant. Et sa cigarette fumait depuis le grand cendrier de grès posé à coté de l’échiquier, et cette fumée s’envolait et rodait autour de ma tête composant mille formes, mille soufflets et volutes bleutés en un ballet chimérique. Un jour, j’ai failli battre mon grand-père, il a prétexté que j’avais triché. C’était peut-être vrai, je ne m’en souviens plus, je ne le crois pas mais, si c’était le cas, je le prierais maintenant de m’en excuser.

Cet échiquier, c’est celui qui à présent occupe le centre de ma scène. Je l’ai sorti, il y a juste deux semaines du sac brun dans lequel il était emballé. Je l’ai nettoyé, il sentait encore l’odeur de la "Belga Rouge". Cela faisait dix ans qu’il était emballé, dix ans et rien de ces journées n’est, en mes pensées, effacé. Dix ans et je me plais à me les rappeler.

 

Sous influence musicale?

Assurément, mais je ne peux assurer avec précision, les sons qui m'habitèrent le soir où j'ai écrit ces mots. Je sais pourtant qu'un album m'a toujours accompagné, c'est le CD que je pense avoir le plus écouté, il lui revient donc, en cette occasion, de m'honorer de sa présence sur esquisse…

Nick Cave & the Bad Seeds, "Henry's Dream", Mute Records 1992


22:32 Écrit par jibi | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook |

Commentaires

délicate mémoire bonne nuit

Écrit par : francine | 09/09/2003

.... I had a dream
Oh yeah, I had a dream
I had a dream, jibi
Je suis très ému face à ton dernier post. Le jeu d'échec est l'objet qui symbolise feu mon grand-père... souvenir ému. Je ne parviens absolument pas à dater sa mort... Mon fils était déjà né, je ne peux être plus précis.

Écrit par : Outsider | 09/09/2003

... Merci jibi
...

Écrit par : Julie | 10/09/2003

Etrange ... En lisant ton post "Icône" j'ai retrouvé des sensations ensevelies dans ma mémoire ... je voulais m'en ouvrir à toi ( j'avais même commencé le mail ) !!! Le terminerais-je ?? je ne sais pas.

Écrit par : BloodFlowers | 10/09/2003

échiquier...histoire d'amour...ancienne dans les années 90 -en Egypte - je jouais tous les jours avec ma moitié à l'époque...c'était notre drogue.Mais une bonne drogue aussi.
Une foule de souvenirs me remontent à la mémoire -
Pas de regret - ouf!
Mais surtout le plaisir d'avoir bien vécu dans ce merveilleux pays pendant de longs mois...
Merci Jibi

Écrit par : petrouchka | 10/09/2003

... Mon grand-père...si souvent critiqué (par "la famille") ...écrivait des romans érotiques...

Écrit par : sioran | 10/09/2003

Rien ce soir ? Tu écris trop bien ... c'est mal :)

A bientôt Jibi ...

Écrit par : Mel | 12/09/2003

Douceur étrange... de cette évocation, qui en appelle d'autres chez tes lecteurs, et moi aussi. Merci.

Écrit par : Brigitte | 16/09/2003

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